31 août 2021: l’Amérique s’efface devant les talibans

DÉCRYPTAGE – L’Occident tente de définir un nécessaire dialogue avec le nouveau pouvoir à Kaboul.

Ce mardi voit la brusque fin de 20 ans de présence américaine en Afghanistan, avec le départ des derniers soldats du pays. Jusqu’au dernier instant, l’armée des États-Unis a voulu continuer de procéder à l’évacuation de ses ressortissants et des Afghans se sentant menacés.

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Le gigantesque pont aérien mis en place par Washington et les pays alliés a permis de sortir plus de 123 000 personnes. Le Pentagone a reconnu n’avoir pas pu évacuer autant de monde qu’il souhaitait, confirmant l’impression de fiasco laissée par cette retraite vraiment mal gérée. «Nous avons fait l’histoire», a réagi le taliban Anas Haqqani, fils d’un haut dignitaire.

L’entrée des talibans dans Kaboul le 15 août a mis l’aéroport sous pression. Moins que les talibans, qui ont concédé, de plus ou moins bonne grâce, de laisser s’effectuer les départs et promettent de ne pas les entraver à l’avenir, la menace provient de l’État islamique au Khorasan (EI-K), la filiale locale de l’EI. Jeudi, un attentat suicide à une porte de l’aéroport, revendiqué par l’EI, a tué treize militaires américains et sans doute plus d’une centaine de civils.

La colère des talibans

Lundi, plusieurs roquettes ont été tirées vers l’aéroport, toutes arrêtées par le système de défense antimissiles. L’EI a, là encore, revendiqué l’attaque. La Maison-Blanche a assuré que les opérations d’évacuation continuaient «sans interruption». Quelques minutes plus tard un drone américain a, selon un responsable taliban, visé une voiture qui avait servi à lancer les roquettes. Dimanche déjà les Américains avaient frappé avec un drone une voiture piégée qui se dirigeait vers l’aéroport. L’explosion de ce véhicule a endommagé une maison voisine tuant, selon CNN, neuf membres d’une famille, dont six enfants. Le Pentagone a promis une enquête.

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Ces décès ont provoqué la colère des talibans. Mais ils n’ont pas coupé les ponts avec les Américains. Là réside l’espoir, car il restera, après la fin des évacuations, des candidats au départ. Lundi, le Département d’État comptait encore 250 ressortissants en Afghanistan et Emmanuel Macron estime «à plusieurs milliers» les personnes à faire partir. En conséquence, «nous devons construire une négociation avec les talibans», a affirmé le président français.

Washington a organisé, lundi en fin d’après-midi, une visioconférence avec ses principaux partenaires (France, Canada, Allemagne, Italie, Japon, Royaume-Uni, Turquie, Qatar, Union européenne et Otan) pour discuter «d’une approche alignée» face aux talibans et sur l’ouverture de canaux de discussions. Une réunion du Conseil de sécurité de l’ONU s’est également tenue en début de soirée pour graver dans le marbre les «engagements» des talibans en faveur du départ «sûr» de ceux qui veulent quitter l’Afghanistan.

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Plusieurs tendances

Mais avec quel responsable de ce mouvement opaque et largement inconnu discuter? Le 31 août signifie aussi un nouveau jour pour les talibans. La milice islamiste armée entièrement tendue vers la conquête du pays se retrouve désormais dans la position d’un parti exerçant le pouvoir sur une nation qui fonctionne encore très largement au ralenti. Les banques comme les institutions sont largement fermées.

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Le mouvement islamiste s’est attaché, depuis le 15 août, à afficher une certaine modération, multipliant les déclarations apaisantes. Dimanche, dans un entretien avec une chaîne pakistanaise, Anas Haqqani a une nouvelle fois assuré que les talibans «avaient appris de leurs erreurs passées», et que l’heure était à l’amnistie et la concorde. Une manière de gommer un peu le souvenir laissé par leur précédent règne entre 1996 et 2001, quand ils avaient imposé une version ultrarigoriste et ultraviolente de l’islam. Mais ces promesses laissent sceptiques de nombreux observateurs.

Pour l’heure, la future gouvernance talibane reste très floue, au-delà de quelques ministres nommés non officiellement. Le passé n’aide guère à anticiper tant l’événement est inédit dans l’histoire récente. Jamais un mouvement radical de ce type n’avait perdu le pouvoir avant de le reconquérir, bien plus tard, mais avec les mêmes leaders ou presque. Sans être divisés, les talibans apparaissent aujourd’hui habités par plusieurs tendances. Un courant tenu par les religieux serait plus enclin à une direction rigoriste et exclusivement talibane. La branche conduite par le mollah Baradar, présent à Doha pour représenter le mouvement dans les négociations avec les États-Unis, régulièrement cité comme futur premier ministre, se montre plus pragmatique. Il a ainsi parlé avec l’ancien président Karzaï.

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La dernière école est celle incarnée par le réseau Haqqani, qui incarne l’aile militaire mais aussi affairiste des talibans. Entre les trois, l’équilibre devra être trouvé pour former un exécutif. Le chef suprême des talibans, Haibatullah Akhundzada, un mollah spécialiste des questions judiciaires et religieuses, qui n’a jamais été vu en public, devrait apparaître «bientôt» au grand jour, a annoncé le mouvement. Depuis Kandahar (Sud), où il vit en reclus «depuis des années», il pourrait donner les premières indications sur le futur Afghanistan.

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