Lilian Thuram : «Ce n’est pas simplement le monde du football qui a un problème de racisme»

Présent lors de la XXe édition des Étoiles du Sport, le champion du monde 98 a donné son point de vue sur la violence et les maux qui rongent le football. Dans son style toujours très engagé.

Aux Étoiles du Sport à Tignes

Lilian, au fil des ans, vous êtes devenu un habitué de ce rendez-vous des Étoiles du Sport…

Lilia Thuram : Oui, et j’en suis ravi. Je suis content d’être là, d’autant qu’il s’agit de la 20e édition. C’est fabuleux qu’un tel événement ait pu durer dans le temps. À la base, c’était vraiment une très grande idée. Personnellement, je crois beaucoup au fait qu’un champion ne se fait pas seul. On vit dans une société où l’on veut nous faire croire qu’on se construit d’abord soi-même. Les Étoiles du Sport, elles, mettent en avant la notion de partage, faire des dons de ses propres expériences pour aider les plus jeunes à grandir. C’est important d’apprendre de ses expériences, mais aussi de celles des autres, qu’elles aient été positives ou négatives. À ce titre, je trouve que les Étoiles du Sport sont un cadeau exceptionnel pour un athlète.

Cette notion a-t-elle guidé votre carrière ?

J’estime que l’être humain est fait pour vivre en communauté. Nous ne sommes pas faits pour vivre seul. C’est l’échange qui permet de grandir. Et puis, vous savez, quand vous êtes sportif, vous pouvez vivre certaines situations et ne pas avoir les mêmes réponses. Pouvoir discuter, c’est aussi avoir plus de réponses à disposition lorsqu’il y aura des difficultés. Comment gérer l’avant ou l’après compétition par exemple ? Chaque sportif possède sa façon de voir. Et le fait de pouvoir échanger sur le sujet permet de s’enrichir. Fut un temps, les personnes les plus fortunées avaient des tuteurs dans de nombreux domaines pour acquérir de plus amples connaissances. Aujourd’hui, les Étoiles du sport ont quelque peu démocratisé ce concept en le rendant accessible à de nombreux jeunes sportifs de toutes disciplines.

Lilian Thuram lors des Étoiles du Sport Julien CROSNIER / KMSP / EDS

Considérez-vous avoir eu une bonne étoile durant votre carrière ?

Oui, mais cela dépend sur quel critère on se base. Est-ce la réussite sportive, ou le fait d’être tombé dans une bonne famille ? Ou encore d’avoir reçu suffisamment d’amour ? Je pense avoir eu la chance d’être tombé dans une famille qui m’a donné ce que je considère être la chose la plus importante pour un individu : de l’amour. À partir du moment où l’on est aimé, très souvent, cela veut dire qu’on a confiance dans la vie. Et si on a confiance dans la vie, c’est plus facile d’avancer.

Auriez-vous aimé être footballeur aujourd’hui, au risque de recevoir une bouteille sur la tête ou de vous faire copieusement insulter sur les réseaux sociaux ?

(Sourire) Sincèrement, je ne me pose pas ces questions-là. J’ai eu la chance d’avoir été joueur de foot, et aujourd’hui je ne le suis plus, tout simplement. Chaque génération doit s’adapter à son époque et l’important reste d’être soi-même. Effectivement, je pense qu’il ne faut pas donner trop d’importance aux réseaux sociaux parce qu’en règle générale, vous en venez vite à penser que tout le monde pense de la même façon alors qu’il ne s’agit que de quelques commentaires allant généralement tous dans le même sens, bien souvent négatif. Maintenant, je vous dis ça mais j’ai la chance d’être plus vieux et d’avoir du recul. Pour un jeune de 20 ans, ce n’est peut-être pas aussi facile.

Sachant que la difficulté, aussi, réside dans le fait que ces réseaux sont vecteurs de revenus potentiellement très importants…

Oui, mais ce n’est pas la même chose. Quand je parle de prendre de la distance vis-à-vis des réseaux sociaux, je parle du torrent d’insultes qui y circule. Il ne faut pas croire que parce que 40 ou 50 personnes haineuses vous insultent, c’est toute la France ou le monde entier qui vous insulte. Et puis sincèrement, il ne faut pas laisser certaines personnes, bien souvent frustrées, vous atteindre. La frustration de certains n’a pas à déterminer comment vous allez être ou comment vous allez passer la journée.

Je pense que le rôle des parents est quand même d’accompagner leurs enfants et de les protéger aussi.

Lilian Thuram

Vos fils Marcus et Képhren arrivent-ils à garder de la distance ?

Je ne sais pas, il faudrait leur demander directement. Mais en tout cas, on discute de ces sujets-là. J’essaie de leur expliquer les choses de mon point de vue, comme tout père le ferait. Ensuite, ils ont leur propre point de vue. Mais j’espère avoir réussi à leur faire comprendre que les réseaux sociaux n’étaient pas le vrai monde. Parfois, j’ai l’impression que certains croient que c’est l’inverse, que le vrai monde se trouve dans les réseaux.

Êtes-vous protecteur vis-à-vis d’eux ?

Je pense que le rôle des parents est quand même d’accompagner leurs enfants et de les protéger aussi. Avec mes fils, je discute de tout et de rien. Je suis leur père, je ne peux pas vous en dire plus.

Képhren a confié que vous l’aviez obligé à s’acheter une voiture à un prix raisonnable…

Oui, c’est vrai, et c’est quand même normal. Je veux qu’il sache où se trouvent ses priorités, et qu’il fasse attention de ne pas se perdre.

Si on revient aux violences vues récemment dans le football, en particulier cette bouteille qui a atteint Dimitri Payet. La Ligue vous semble-t-elle prendre les bonnes sanctions ?

J’ai très longtemps joué au foot et je suis toujours très surpris que certains veuillent analyser l’analyser, sans analyser la société. Je pense que la violence qui a dans le monde du foot est tout simplement celle qui a dans la société. Lorsque vous parlez des réseaux sociaux, c’est de la violence et nous avons fini par la normaliser. C’est cela la réalité. Je trouve que de nombreuses prises de parole politique aujourd’hui sont violentes. De même que lorsque vous lisez les commentaires sur le Net d’un article, vous allez y trouver aussi beaucoup de violence. Donc à partir du moment où nous avons normalisé la violence dans le débat public, c’est une évidence qu’ensuite des gens laissent plus facilement cours à leur propre violence. Et le plus gros problème, c’est qu’on ne condamne pas cette violence, mais qu’on essaie de l’expliquer ou de la défendre. C’est très ambigu. Je pense aussi qu’aujourd’hui, nous sommes dans une société qui défend l’individualisme, ce qui est une forme de violence. Lorsque vous entendez des personnes à la télé dire que la solidarité n’est pas quelque chose de positif, c’est terrible. C’est une violence sociale. On a banalisé l’idée d’être les uns contre les autres en vous expliquant que c’est normal.

Vous ne pouvez pas espérer résoudre le problème du racisme dans le football sans comprendre qu’il s’agit avant tout d’un problème de société.

Lilian Thuram

Vous êtes également très engagé contre le racisme dans le foot…

Oui, et c’est la même problématique. Si vous analysez le racisme dans le football, il faut alors analyser le racisme dans la société. Aujourd’hui, le discours raciste est banalisé dans l’espace public. Et comment pouvez-vous penser que si un tel discours est banalisé dans l’espace public, il ne va pas se retrouver dans le foot. Même chose avec le sexisme ou l’homophobie. Quand on parle de catégories, il faut les questionner, savoir d’où elles viennent, pourquoi existent-elles, qui gagnent, qui sont les discriminés… Le sexisme, le racisme ou l’homophobie sont avant tout des constructions politiques. Il faut essayer de les comprendre pour pouvoir sortir de ces schémas de pensée. Encore une fois, ce sont des habitudes liées à un passé. Vous ne pouvez pas espérer résoudre le problème du racisme dans le football sans comprendre qu’il s’agit avant tout d’un problème de société. Ce n’est pas simplement le monde du football qui a un problème de racisme. Si vous dites que le racisme est quelque chose de normal ou contre lequel on ne peut rien faire, alors il n’est pas possible d’avancer. Je ne suis pas sûr que beaucoup de personnes dans le monde de la politique, et de la société en général, comprennent que le racisme est une violence. Quand on parle de sexisme, on parle de femmes violentées. L’égalité ne tombera pas du ciel, elle se construit et dépend donc de volontés. Le vivre ensemble vient d’une volonté politique. Idem pour la fraternité, la liberté…

Quand vous voyez l’émergence de certains candidats dans la campagne présidentielle, êtes-vous inquiet ?

La question n’est pas de savoir si cela m’inquiète moi. Ce serait plutôt de savoir pourquoi cela n’inquiète pas certaines personnes. Vous voyez ce que je veux dire ? Que cela m’inquiète, c’est évident. Mais pourquoi certains trouvent-ils normal que l’on puisse tenir certains discours haineux dans l’espace publique ?